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Marathon de Paris 2002
 

3h 09' 44"

Classement général :

2.294 sur 28.846

Classement catégorie :

855 sur 7.322

Paris Marathon 2002

L'expérience me dit qu'il est temps de palier les anomalies du passé en prenant des résolutions conséquentes. Premier acte: changer de cardio-fréquencemètre. Lors de mes précédents marathons, parmi la foule et les interférences, il avait perdu la tête et ne m'a rien donné sur mon rythme cardiaque. Juste avant d'entamer ma prochaine préparation, je fais l'acquisition d'un autre plus performant, imperturbable lors des interférences occasionnées par de nombreux autres chronomètres du même type. Deuxième acte: perdre du poids. Après une période d'entraînements rigoureux, effectués entre décembre 2001 et fin mars 2002, je me suis allégé de quelques kilos. Sur le plan pondéral (72kg), j'ai retrouvé ainsi la légèreté de mes vingt ans ; mais, je n'ai pas la souplesse juvénile pour autant, bien sûr que non. Toutefois, mon endurance sur les longues distances a connu une augmentation dans le volume et la vitesse. Pour la troisième fois consécutive, je suis prêt à relever un nouveau défi et gagner 10mn sur mon précédent record personnel.

Paris, dimanche 7 avril 2002. Avenue de la Grande Armée. Très tôt, à 6h, je suis sur pied. De la fenêtre de l' hôtel, je vérifie le temps qu'il fait et essaye de deviner les conditions atmosphériques de la course. Il ne pleut pas ; il y a beaucoup de chance de traverser Paris, en courant à l'aller et au retour, sous un soleil de printemps. La fièvre du marathon commence déjà, trois heures avant le coup de pistolet du départ. J'aperçois déjà quelques petits groupes de marathoniens, chaudement habillés ; il doit faire sensiblement froid. Certains participants s'habillent de sacs en plastique, qu'ils abandonneront avant la ligne de départ. A cette heure très matinale, il ne faut pas compter sur les services de l'hôtel pour prendre le petit déjeuner, d'autant plus que l'alimentation du marathonien reste spéciale à tous les repas. Je prends du café noir et un gâteau que j'ai préparé moi-même. A vrai dire, je n'ai rien fait que rajouter de l'eau à une préparation toute faite que j'ai enfournée 36 heures auparavant. Au jour "J" de la course, il est trop tard si l'on n'a pas fait son apport en glucides. Du mercredi au samedi, je n'avais droit qu'à des menus composés d'une alimentation en sucres longs. Ces deux dernières années, j'ai bien enrichi mon vocabulaire en toutes sortes de pattes, riz et de spaghetti. Pour vérifier si mon cardio-fréquencemètre fonctionne sans problème dans les interférences, je me mêle à la foule de ceux qui, impatients, sont déjà dans le sas de départ. Ma petite machine d'ordinateur fonctionne parfaitement bien. Je quitte le sas pour une séance de mise en train d'une demi-heure.

Après avoir terminé avec l'échauffement, je rejoins la ligne de départ. Selon leur objectif, les coureurs sont répartis dans six sas différents (3h00, 3h15, 3h30, 3h45, 4h00, 4h30 et plus). L'organisation m'a attribué un dossard barré de jaune, celui des 3h 15mn. Je m'installe dans la troisième vague ; devant nous se placent ceux des 3h et les élites. Le gros du peloton est derrière nous, et qui s'étale jusqu'au pied de l'Arc de Triomphe. Depuis quelques éditions, Paris-Marathon s'est doté de ce que l'on appelle les pacemakers. C'est un système bien particulier qui permet aux coureurs qui le désirent de calquer leur rythme de course sur un tempo régulier pendant tout le parcours. Les pacemakers sont des coureurs chevronnés, bien entraînés, pour courir le marathon à un temps précis à la seconde. Ces meneurs d'allure portent des ballons aux couleurs des dossards et sont présents dans chacun des sas. Je bois de petites gorgées d'eau glucosée. Debout, sur des pavés un peu déstabilisants et, dans une foule de plus en plus dense, je m'étire tant bien que mal. A ma gauche, une femme m'aborde et, avec son accent qui me dévoile son origine anglaise, me demande s'il y a moyen d'intégrer le sas des 3h00mn. Elle plaisante, me suis-je dit. Je trouve cependant sa silhouette bien faite pour un bon chrono. Je pense qu'elle a juste envie de parler pour oublier son stress. Je lui dis qu'elle peut rattraper tout le monde en accélérant dès le coup de pistolet. Elle relance la discussion. Je veux descendre sous les 3h, me lance-t-elle. Je la crois, car je ne doute pas de son gabarit d'athlète de haut niveau. Je deviens modeste avec mon ambition fixée à un chrono de 3h15mn. Mais attention, pour mon âge et, relativement, mon poids et ma situation de débutant, ce serait un exploit de taille, si le but est atteint. Quel que soit le niveau du coureur, l'enjeu est dans la réussite de son objectif. Chez chaque marathonien, de l'élite à la catégorie la plus modeste, les souffrance se valent ; les joies, aussi. Pour mettre fin à cette discussion, j'avance de quelques pas et me fais une autre place. Je n'aime pas trop sympathiser dans le peloton. Se lier une camaraderie, c'est devenir tributaire de la façon de courir de l'autre. Il ne faut pas s'aligner à côté du plus fort ou du plus faible que soi. Dans un peloton, pour ne pas imposer sa volonté ni subir celle des autres, il faut courir en solitaire en restant concentré dans ses résolutions de course et en faisant attention aux croche-pieds accidentels, surtout lors des premiers km et à tous les points du ravitaillement. Je ne cesse de vérifier mon cardio-fréquencemètre. Il fonctionne. Mon cœur bat plus vite que la normale et c'est normal. Les concurrents boivent, s'étirent ou sautillent. C'est le moment pour soulager sa vessie. La miction est une chose banale dans les sas de départ ; c'est là où les bouteilles vidées de leurs boissons énergétiques s'emplissent de nouveau et prennent des couleurs bizarres.

Quand on se répète, dans un domaine ou un autre, c'est pour améliorer quelque chose. Dans une course à pied, il s'agit de chrono. Je dois réaliser un temps conforme à mes espérances. Après une bonne préparation, faire 10 minutes de moins que l'année précédente me parait accessible. Courir plus vite que 4' 55" au km, cela, je l'ai tenté et vécu avec succès, mais pas encore sur un marathon. Ma résolution est de faire en sorte que mon allure soit le plus longtemps possible maintenue à proximité de 4' 40" au kilomètre. Une course à pied doit avoir un enjeu, sinon la motivation ne se mêle ni à la préparation ni à l'épreuve. La pratique du sport et la participation à la compétition, surtout pour le long terme, doivent passer par une certaine rigueur. Le poids est l'ennemi numéro un de la vitesse. Le manque de kilomètres dans les jambes l'est de même contre l'endurance. Pour repousser le fameux mur, inévitablement rencontré au-delà des trente bornes par les coureurs mal préparés, il faut cumuler les distances au fil des jours, au minimum une soixantaine km par semaine. D'après les spécialistes, pour un objectif chronométrique autour de 3h doit passer par un volume d'entraiment de 120 km par semaine. Je crois que je n'ai pas négligé les lois de la physiologie. Seules les pistes sur les digues du Rhin, du côté du Bade-Wurtemberg, vous diront, si elles le pouvaient, combien de fois j'ai repoussé mes limites lors de mes longues sorties solitaires. Il faut dire que derrière cette passion que je nourris pour le marathon, il y a bien sûr le bénéfice au profit de ma santé. En tant que sédentaire, et en cette époque moderne où l'on peut tout régler sans bouger de son bureau, ou de son atelier, il me faut vivement cet engagement dans le sport. Un proverbe allemand dit: "Ver rastet, der rostet". Qui s'arrête se rouille. C'est une évidence. L'inactivité rouille le corps et l'esprit. La marche, le plus simple et le plus naturel des sports, ralentit le vieillissement. Mon père en est la preuve vivante ; les quatre-vingt deux ans révolus, et comme il reste très actif, il est resté relativement jeune.

9h00, et c'est parti! Je ne déclenche mon chronomètre qu'une fois sur la ligne effective du départ. Une poignée de secondes après le coup de pistolet, j'appuie sur le bouton, et ça marche ma petite machine. Cette fois, j'aurai plus d'informations sur mon organisme pour mieux gérer mes efforts. Mon rythme cardiaque doit tourner autour d'une moyenne, régulière, de 165 pulsations par minute. Plus vite que ça, je ne finirais pas mon marathon ; plus lent, je dirais adieux à mon ambition de battre mon record personnel. Le juste milieu, ou un peu plus proche de mes limites, ce serait une course sans regrets, quel que soit le résultat. J'ai fixé autour de mon bras ma feuille de route. J'ai noté, sur un ruban en papier plastifié, mes temps de passage à tous les cinq kilomètres. Je fais ma course sans m'occuper des meneurs d'allure. Place de la Bastille en perspective, et c'est le 6è km qui commence. Je fais le bilan. Beaucoup d'avance et donc trop rapide. Mon gâteau de ce matin, mal digéré, me joue un mauvais tour. Ma respiration n'est pas facile, elle me parait trop rapide pour un début de course. Je relâche tout le corps ; j'essaye d'inspirer et expirer plus profondément. Il fait froid et, pour la circonstance, je porte encore des gants. Mes doigts gèlent quand la température est basse. Cela était toujours mon grand problème durant mes entraînements hivernaux. Du côté de Strasbourg, le baromètre descend à certaines périodes jusqu'à moins douze. Une température autour de 10° est, pour moi, idéale pour courir un marathon. Tiens, mon problème d'indigestion ne m'accompagne plus dans ma folle course. Place de la Nation, un rond point se présente à nous ; à ma gauche un coureur chute lourdement après être heurté par un autre concurrent. les virages sont toujours dangereux. Bientôt nous sortirons de Paris, que nous avons traversé d'ouest en est, et voilà la banderole des 10 km. Chrono: 42' 50" ! Non, cela me parait invraisemblable. Jusqu'où irai-je dans mon inconscience? Que me restera-t-il dans mes jambes au-delà des trente kilomètres? A ce rythme, je bouclerais mon marathon avec un chrono de 3h02'30". Non, il ne faut pas se tendre des pièges. 4'17" de moyenne au km, c'est affolant et cela pourrait être fatal. Je prends la sage résolution de modérer mon allure. Pourtant mes pulsations ne sont pas trop élevées, à peine au-dessus des limites que je me suis fixées. Bois de Vincennes, le vent est incessant. Il faut rester caché derrière les grands gabarits. Plus loin, rue Charenton. J'aime bien ce passage boisé d'un côté et, de l'autre, des spectateurs qui nous applaudissent de leurs balcons ; il y a même un orchestre, jouant de la musique au rythme de nos semelles sur le bitume. Et me voilà arrivé à la moitié de la poire: la ligne du semi-marathon. Chrono: 1h 32' 10". Mais, j'ai une avance de 5mn sur mes prévisions pour cette première partie du parcours et environ 10mn sur la totalité, si je continue sur cette allure.

Tous les cinq kilomètres, il y a un rituel primordial à ne pas louper: l'hydratation. Je cours maintenant depuis plus de trente bornes. A l'approche de chaque point de ravitaillement, à 150m environ, je me porte sur l'un des côtés de la chaussée tout en faisant attention aux jambes des autres coureurs. De ma petite poche, que j'ai cousue sur mon short, je sors un tube de gel énergétique, riche en glucides rapides ; je l'avale et, arrivé au niveau des étalages, je saisis à la volée une bouteille de Vittel et j'en bois trois bonnes gorgées, sans toutefois ralentir l'allure. Le 35è km est proche, j'appréhende cette étape. Le plus dur reste à faire, et qui va commencer là dans quelques hectomètres. J'attends cette longue pente ; plutôt c'est elle qui m'attend, et de pied ferme. Une pente est toujours payante, surtout en fin de parcours. Ici, le mot fin n'a presque pas de sens. Certes, à toute chose une fin ; or, les derniers kilomètres d'un marathon donnent l'impression d'échapper à cette règle. Il ne faut surtout pas penser au temps qu'il me reste à courir. Dans ce cas-là, ce serait fatal pour le moral. Il faut seulement rester humble et se dire que l'on survit au marathon. La grande épreuve commence maintenant. Elle partira d'ici jusqu'au retour dans la ville et l'avenue Foch, en passant par les lacs du Bois de Boulogne, dont je n'aurai hélas aucune lucidité pour les contempler. Je ne suis pas là pour ça. Dans une telle situation, il n'y a place ni à la sensibilité du peintre ni à la curiosité du touriste, mais seulement une route pour un homme qui court. Je consulte mon cardio-fréquencemètre: le rythme cardiaque est monté de plusieurs crans et je perds entre dix ou quinze secondes au km. Tiens, je le sens ; il est là, le mur! J'y suis! Les douleurs commencent à envahir mes jambes ; ma gorge est sèche et serrée. Je n'arrive même pas à calculer le nombre de kilomètres restants. A ce stade, il n'y a aucune place non plus pour le comptable aussi. Ici, on ne compte pas, monsieur ; on court. J'essaye de m'accrocher à n'importe quoi pour ignorer ma souffrance ; autour de moi, je ne trouve rien que quelques coureurs silencieux aux regards absents. Oh, un espoir! un duo de coureurs se parlent, mais en flamand. Se disent-ils que l'arrivée ne doit pas être loin? Ou se promettent-ils alors de trinquer une bonne bière, sur les Champs-Élysées, ou dans le train les ramenant vers Bruges ou Gand? Dans les deux cas, ce serait une fraîche Heineken, je suppose. Sans la tolérer, sans l'oublier complètement, je m'adapte à cette souffrance qui m'habite doublement: dans mon corps et dans mon âme. Je paye ma fougue des trente premiers kilomètres. Ce parcours dans le Bois de Boulogne ne sera terminé qu'à la réapparition des spectateurs. Le dernier lac est à notre gauche, je reconnais ce chemin où je suis venu m'entraîner lors de mes passages à Paris. C'est réconfortant de se sentir sur une piste familière. Je devine tout le reste du parcours. Je me sens chez moi et j'arrive enfin à imaginer l'avenue Foch, les tribunes des spectateurs et l'ultime ligne, celle qui est transversale au sens de la course et qui se cache à quelques minutes d'ici. La foule des spectateurs devient de plus dense. Je regarde dans les yeux des gens qui me crient leurs encouragements. C'est bon, l'espoir m'envahit. 40è km, je jette un coup d'œil au chronomètre ; je n'ai pas la lucidité de la lecture et du calcul non plus. Le chrono m'importe peu ; il me faut cette fin de course. Je me dis que je dois prendre une dose de glucides. Non, je n'arrive pas à l'avaler. Étrangement écœuré. Envie de rien. Si, je dois boire quand même un peu d'eau ; ma gorge ne s'ouvre que pour seulement une petite gorgée. Je me sens lourd au niveau de l'estomac. Une goûte qui a fait déborder le vase. Est-ce qu'il est temps d'accélérer? Pourrais-je le faire? J'ai peur d'essayer. J'ai surtout peur de perdre la tête. Tenir bon, tenir bon et puis accélérer progressivement, voila ce que je dois faire. Une spectatrice me lance: "Il ne vous reste plus que 500m". Pour un instant, pour un instant seulement, alors je la crois Monsieur, comme disait Brel. Seulement, chez ces gens épuisés comme moi, Monsieur, on n'arrive pas à accélérer ; on peine, Monsieur. 42è km, et la dernière ligne droite sur 200m. Je la vois, elle est là-bas ; je vais bientôt la franchir. C'est le moment de tout donner. Je sens que mes genoux montent relativement haut, donc j'avance plus vite. Je sprinte pour gagner quelques secondes. Je le fais et tant pis si je tombe dans les pommes. J'entends le speaker dire : "regardez-les, ils terminent fort, il y en a même un qui sprinte". Ses belles paroles sont-elles à mon égard? Ou s'agit-il de quelqu'un d'autre, un vrai sprinter qui est dans mon dos et qui va venir me coiffer sur la ligne d'arrivée? Je termine fort. Fort, pas comme on l'entend. Je regarde autour de moi pour réaliser ce qui vient de m'arriver. Mon troisième marathon est déjà derrière. Devant le stand réservé au massage, dans la file d'attente, on discute entre marathoniens, histoire de vivre la course autrement. Un jeune athlète, qui me parait taillé pour l'élite et la performance, me fixe du regard et puis me demande si tout est bien passé pour moi. Je lui fais remarquer qu'il a du être arrivé beaucoup plus avant moi. J'avais raison, mais seulement il lui arrivé ce que beaucoup redoutent: le mur. Il m'avoue: "J'ai explosé!". Exploser, c'est un terme connu dans le peloton du marathon. Ce problème arrive au plus malin. Quand le coureur demande trop à son organisme, ce dernier finit par lâcher. Je pense qu'aujourd'hui j'ai joué avec le feu en osant courir beaucoup plus rapide qu'il m'était permis. Mon chrono: 3h09'44" ; cinq bonnes minutes de gagnées sur mes prévisions et seize sur mon précédent record. Je me sens heureux d'avoir gagné ce nouveau pari, à Paris. Je suis lucide et bien vivant. Mais, cette fois-ci, et c'est curieux, aucune larme n'a coulé. Le lendemain à l'hôtel, au petit déjeuner, la coïncidence ce veut que je rencontre d'autres participants. Dans la discussion, nous évoquons, entre autres, nos chronos respectifs. Ils trouvent que le mien est inaccessible pour eux et ils me mettent une puce à l'oreille: " Mais, c'est formidable! vous frôlez les 3h ; vous êtes à deux doigts pour descendre sous cette barre symbolique".  La puce est à l'oreille. Oh, mon dieu, qu'est-ce qu'il m'arrive, à mon âge encore, et je n'ai pas fini avec les défis! D'autant plus que l'année prochaine, je passerai dans la catégorie des VH2 , catégorie des quinquagénaires.