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Marathon de Paris 2000

 

3h 53' 03"

Classement général :

11.865 sur 32.685

Classement catégorie :

4.519 sur 9.030

Marathon de Paris 2000

Nous sommes au mois de janvier de l'an 2000, à trois mois de mon grand rendez-vous. Ma préparation durera autant, et dans des conditions hivernales quelquefois pénibles. A quelle vitesse, à quel rythme cardiaque devrai-je courir et quel sera mon chrono sur cette distance? Je pars donc avec plusieurs inconnues, mais je me fixe tout de même deux objectifs : terminer la course et réaliser un chrono de 5 heures environ.

L'hiver est passé et ma préparation est terminée. Le mois d'avril débute dans le froid. Le jour "J" est là. Me voilà au départ, sur les Champs-lysées, la plus belle avenue du monde. Composée de 32.000 participants, la foule est immense, le peloton s'allonge sur plusieurs hectomètres. Avant le coup de pistolet, notre sponsor nous demande de poser pour la photo-souvenir ; toute l'équipe est en jaune canari. Sur la ligne de départ, dos tournés à l'Arc de Triomphe, nous avons le privilège de nous placer juste derrière l'élite ; les Kenyans et les autres favoris ne sont qu‘à quelques mètres devant. A quelques secondes du départ, commence un spectacle très amusant : des vêtements qui ont servi juste pour l'échauffement sont balancés par les participants en direction des trottoirs, de gauche comme de droite. Cela ressemble à un géant jet d'eau de toutes les couleurs. C'est maintenant et c'est parti ! Le premier marathon de mon histoire est là, mais c'est à 42,195 km qu'il m'attend.

Dans un fracas de bouteilles en plastique piétinées, malmenées et écrasées, je me lance sur un rythme qui n'est pas le mien ; je suis trop près des plus rapides et ce n'est pas bon. Résolument, je dois freiner et c'est là où des coureurs viennent par l'arrière, dont quelques-uns me frôlent en me dépassant. Après la place de la Concorde, l'espace devient moins serré autour de moi ; je retrouve mon bon rythme et je ne m'occupe plus des autres. Rue Rivoli, le musée du Louvre, Châtelet, puis Saint-Paul, ensuite la place de la Bastille et tout va pour le mieux. Voici le premier point de ravitaillement ; non, je ne prends rien à manger, seulement de l'eau, pour le moment. Ne manger qu'à partir du 15ème km, c'est l'une des résolutions de ma stratégie. Après une cinquantaine de minutes, la place de la Nation est déjà derrière ; un panneau nous indique le 10è km ; et au dessus de nos têtes, je lis sur une grande banderole : « Bravo, il ne vous reste plus que 32 km et 195 m ! ». Cette annonce, c'est affligeant ! Encore 32 km? c'est l'infini qui est devant moi. Deuxième ravitaillement: comme au premier, je ne prends pas d'aliment solide, mais je saisis à la volée une bouteille d'eau. Les kilomètres passent. Devant, au fond, se profile une forêt, c'est le bois de Vincennes et bientôt le 15è km. Le 3è ravitaillement est annoncé par des panneaux, je me prépare en me positionnant sur le coté. Cette fois-ci, je saisis une poignée de quartiers d'orange et bien sûr la bouteille de Vittel ; j‘avale le tout dans le même ordre. Au 17è, je ressens « quelque chose » dans mes jambes et bonjour la première inquiétude. J'essaie de ne pas m'en faire, ce qui m'emmène jusqu'au 20è et à oublier cette fausse alerte. Voilà la rue de Charenton et la ligne du semi-marathon. Je consulte mon chronomètre : 1h 53mn! Pas mal, pas mal du tout ; c'est de l'imprévu. Mais, est-ce qu'il m'est possible de continuer jusqu'au bout sur ce rythme? Je ne me pose plus de question ; je regarde autour de moi pour constater que ce sont presque les mêmes visages qui m'accompagnent. La place de la Bastille et 24 km sont derrière moi. Maintenant, c'est le 25è, les quais de la Seine et quelques tunnels au niveau des Tuileries.

La tour Eifel s‘impose à gauche de notre paysage, et c'est le 30è km! Et je cours depuis 2h41'16".  C'est beaucoup, mais beaucoup reste à faire ; le fameux mur est toujours devant. On dit qu'il se situe au-delà du 32è. Est-ce que j'ai gardé la même moyenne de vitesse? Il est difficile de faire des calculs dans cet état de fatigue. Rue Mirabeau, et voilà un grand panneau sur lequel il est encourageant de lire : «  33,7km, bravo, vous avez explosé le mur. » Dans le peloton, bien allongé, c'est le silence ; chacun est solitaire. Je murmure et je me dis que je suis devenu une machine à courir et ça ne se termine pas. Je ne suis pas encore un marathonien. Voila le stade de Roland Garos, nous le contournons pour entamer une pente et c'est le Bois de Boulogne qui se profile. Dans le bruit cadencé des semelles sur l'asphalte se mêle un gémissement au rythme d‘une respiration. Il est juste à quelques mètres derrière moi. Je me suis dit que Zatopek avait raison, ce gars-là est entrain de mourir un peu. Je me retourne pour découvrir le « mourant » et sa tête grisonnante. Non, il ne faut plus entendre cette souffrance gémissante. J'essaie une accélération, mais mes jambes ne répondent pas comme je le souhaite. Je suis maintenant dans le fameux mur. Il n'y a plus d'énergie. Le gémissement m'accompagne encore, puis, s'éloigne derrière moi pour le perdre enfin au 37è km. La douleur et l'épuisement m'envahissent. Je souffre, je souffre. C'est l'enfer. Non, je ne dois pas abandonner. Je pense à ma femme et les nombreux plats spéciaux qu‘elle m‘a préparés ; à ce régime de sportif qui a chamboulé les menus de notre table ; à mes amis Bernd, Heiko et les autres, à qui j'ai promis mon exploit. Ils m'attendent de pied ferme, eux qui ont émis des réserves sur les risques de cette folle course. Que dira-t-on si je m'arrête après avoir couru l'essentiel? Mais, comment leur expliquer que le marathon c'est surtout les 10 derniers km? Tiens, je pense à ma mère. Oh, yema! si tu savais dans quelle situation se trouve ton fils, tu remettrais en cause toute son éducation. Marcher c'est humiliant ; le marathon est une épreuve de course à pieds, sans arrêt d'un bout à l'autre, même pas lors des ravitaillements. Pourquoi suis-je mis dans cet enfer? Le temps et les km ne défilent pas comme avant. Je commence à perdre quelques secondes entre deux bornes, je faisais jusque-là du 5'28'' au km. Quand le carburant est complètement épuisé, il faut, d'après les spécialistes, compter sur l'énergie du mental. Ah, ce mental! c'est lui qui me dit que cette course n'a pas de fin. Après les zigzags autour des lacs de Bois de Boulogne, j'aperçois les tables du dernier ravitaillement. Je prends un morceau d'orange que je recrache aussitôt après. Je ne peux rien avaler d'autre que de l'eau. Il est très fatiguant de manger quoi que ce soit. Le panneau des 40km est là, mais je ne vois rien de l‘arrivée. J'ai l'impression que le kilomètre mesure désormais des kilomètres. C'est interminable. Heureusement qu'il y a maintenant la foule des spectateurs. Ils nous crient des encouragements en plein visage et nous indiquent la distance restante, comme si nous le savions pas. Je m'accroche à leurs « Allez! allez! rien que deux km » et puis plus loin un « rien qu'un petit km et vous êtes arrivé ». J'arrive à un rond point, un panneau m'affiche: «  Il ne vous reste que 195m ». J'entends des hauts parleurs et la voix du commentateur. Je ne comprends pas vraiment ce qu'il m'arrive. Un marathon a-t-il finalement une fin? Suis-je réellement à quelques foulées de l'arrivée? C'est la dernière ligne droite et je vois une autre ligne transversale se présenter à mes pieds. Comme c'est bon de la sentir sous mes semelles. J'arrête mon chrono qui m'indique un chiffre inattendu : 3h53'03''. Je crois que je ne suis pas encore bien lucide de ce qu'il m'arrive. Des bénévoles se chargent de moi, l'un m'ôte la « puce » de ma chaussure ; un autre me met une médaille autour du coup ; d'autres nous tendent des couvertures. Sur les tables, il y a à boire et à manger. Non, je ne suis pas tenté. Je regarde d'autres athlètes arriver et je constate que j'ai effectivement franchi la ligne d'arrivée. Mais? Qu'est-ce qu'il m'arrive? Je suis en larmes, et je ne peux retenir cela. A mes côtés, d'autres arrivants font autant. Sans faire exprès, je frôle des doigts mes cuisses et je resens comme une brûlure sur la peau. Tout mon corps est enveloppé par cette douleur insupportable au toucher. Je regagne mon hôtel comme rentre un guerrier blessé et épuisé. Je passe tout l'après-midi dans le lit et dans la fièvre. Le soir, je sors pour dîner et la marche devient un calvaire. La nuit venue, en me remémorant la course, je me suis juré de récidiver à la prochaine édition. Oui, courir un marathon, c'est mourir un peu ; le terminer, c'est revivre.